HERVE TEMPLON        :                                                          UN PASSEUR

Interview de Rosa Inès ORTS

 

Rosa-Inès ORTS : Qu’est-ce que « créer » ?

 

H.T. : Voir , toucher, sentir, réfléchir, composer… Tout cela se mélangeant parfois dans des successions inexactes, des mélanges, beaucoup d’intuition aussi.

L’intuition c’est l’impression d’être guidé, d’écouter cette petite voix intérieur... interroger l’intimité de cette solitude.

 

Un processus dynamique, une liberté et un équilibre instable…

 

Il existe de nombreuses formes d’expression, alors pourquoi ce choix de la sculpture ?

 

Parce que nous sommes des êtres de chair et de sang, d’os, muent par nos pulsions, nos désirs et nos rêves,

que nous sommes physiquement soumis à de nombreuses influences extérieures, magnétiques, climatiques, organiques… A l’instar de la matière, nous avons aussi notre propre vibration, pulsation

notre matière d’être qui est justement ce rapport avec l'existence de toute chose: la symbiose

 

Notre identité est le produit d’une histoire génétique, affective, culturelle et sociétale…

Lorsque je suis en « contact » avec un matériau, que j’en explore sa structuration,

son intimité physique, je me mets en lien avec son histoire temporelle: la temporalité

 

La sculpture est l’art qui interroge et témoigne dans l’espace ce lien entre la matière et l’esprit.

A notre époque très consumériste, sculpter c’est mon choix d’une expression essentielle.

 

Une maturation, parfois lente vers la recherche de cette harmonie...

 

Dans ton parcours, y-a-t-il eu un événement déclencheur ? Des rencontres ?

 

Enfant j’aimais fouiller la terre et en extraire les trésors : fossiles, ossements…

J’ai toujours été habité par ce besoin de (me) questionner sur le sens de l’existence.

Qui suis-je ? Où vais-je ? Des interrogations que nous avons tous au fond je crois,

mais qui sont distraites par l’illusiion de cette vie moderne ultraconnectée.

 

A l’Ecole Boulle, j’ai croisé des enseignants qui étaient plus que des maîtres dans leur discipline ; et durant deux ans j'ai assisté un artiste peintre de renom. J’en ai tiré de riches enseignements…

 

En fait je n’ai pas le sentiment qu’il y a eu un jour où ma vie a basculé. Ce hasard tant redouté qui préside à autant d’événements qui eux-mêmes conduisent à accomplir notre destin, aide à nous définir en tant qu’être.

Je trouve rassurant d’accepter que nous ne maîtrisons pas encore tout,

qu’il existe encore une grande part de mystère, et que tout ne s’explique pas.

 

L’imprévu de certaines rencontres ont évidemment nourri cette envie de l’autre qui n’est pas qu’un miroir…

 

Créer, être artiste, est-ce compatible avec les contingences matérielles de la vie moderne ;

la responsabilité d’une famille… ?

 

Devenir père m’a rendu plus fort et a ajouté à mes questionnements beaucoup de profondeur et d’amplitude.

C’est un des marqueur qui vous font sentir appartenir au genre humain, vous rattacher à cette chaîne de la vie qui se perpétue siècle après siècle… Il y a un côté magique.

 

Créer ne vous rend pas imperméable au monde extérieur, n’atrophie pas certaines facultés.

Au contraire je pense que cela permet une plus large ouverture des champs de la conscience…

Personnellement je ne veux pas me situer uniquement dans la culture et le développement de la simple expression artistico-plastique réservée aux seuls érudits. Aujourd’hui tel style, demain tel autre…

 

Etre à la mode c’est lui appartenir non ? Je crois qu’il faut se libérer de nos propres entraves.

Je préfère avoir le réflexe du doute plutôt que celui de la certitude constante,

car j’aime bien l’idée du rattrapage permanent.

 

C’est  comme courir… quand on court on accepte l’idée de tomber en avant et on se rattrape à chaque foulée.

Tout est question d’équilibre et de mouvement ; instable et dynamique…

 

Le bonheur, l’insouciance,  l’amour dans tout ça ?

 

 J’ai l’impression de faire un devoir de philo !

En de rares occasion j’ai l’impression d’oublier tout ce qui m’entoure, et ça me procure un sentiment de légèreté immense, un peu comme un acteur qui sur scène serait en état second…

Ou dans certains rêves qu’il m’arrive de faire et où je vole en battant des bras…

 

Je recherche cet état de jouissance par une mise en condition.

Dans l’atelier tout m’y amène, et  j’écoute beaucoup de musique pour aider au processus…

 

J’ai le sentiment d’appartenir à une époque très contrastée, riche et pleine d’interrogations,où des forces antagonistes s’opposent au sein d’un même système d’organisation…

 

Un monde où il suffirait de peu pour que beaucoup vivent mieux, c’est ça qui est frustrant. Je comprends ceux qui se réfugient dans les mondes parallèles pour échapper à cette réalité, soient en victimes, soit par la violence…

 

C’est parfois difficile d’être serein alors quand je suis trop déprimé,

je coupe radio et télé et je vais courir au bord du canal de l’Ourcq !

 

J’ai besoin d’être en paix pour créer.

 

Tes œuvres intègrent toutes cette même notion de Temps ?

 

Je citerai cette phrase de Paul Valéry :«  L’idée du Passé ne prend un sens et ne constitue une valeur ;

que pour l’homme qui porte en lui une passion pour l’avenir. »

 

Cette relation au Temps est fondamentale pour le genre humain, parce qu’elle est inscrite depuis toujours au cœur de nos agissements et qu’elle est le socle de toutes les civilisations, avant même les religions…

Qu’elle fait partie de notre relation à l’environnement, à la lumière, illustrant notre évolution au fil de siècles et cette capacité à nous détacher de nos fonctions animales et nous adapter sans cesse.

 

Faisant appel à tous nos sens d’observations, d’expérimentations, qui sont trop en sommeil aujourd’hui , je pense…

Ce rapport au Temps est différent et évolutif pour chacun de nous, il caractérise les époques passées et notre époque actuelle, par son emballement permanent.

 

J’aime beaucoup aller à la Cité des Sciences écouter ces passionnés du champ gravitationnel, du génome, du big-bang, des planètes… Hubert Reeves ou Axel Kahn et tant d’autres qui nous transportent dans des échelles et des mesures de Temps, parlant d’infini et de cosmos.

 

Bon si  je ne comprends pas tout ce dont ils parlent, soyons honnête !  J’y vois encore chez eux des regards d’enfant et ça me réjouis. En grandissant on peut perdre sa naïveté mais garder son innocence...

 

La Nature également sur notre belle Terre, marque de son empreinte ce Temps nécessaire à sa croissance

et à son développement, extraordinaire réservoir de la diversité,

que ce soit par le dessin très graphique de la trame d’une feuille d’arbre, ou par la mise à nu

de strates géologiques à flanc de montagnes battues par la pluie et le vent…

 

« L’ Arche » ou « Généalogie » interrogent  sur le devenir et la nature de notre humanité.

 

Rosa-Inès ORTS : Il y a dans ton travail quelques choses de générationnel ?

 

Oui certainement. L’idée de cette jeune vie souvent présente dans mon travail, c’est l’innocence comme l’enfance qui restent fragiles.

Nous sommes le maillon d’une chaîne qui appartient pour beaucoup au Passé.Sans parler de réincarnation,

nous existons autant par cet enfant qui est né il y a longtemps, que par l’adulte que nous devenons.

Là aussi sont à l’œuvre des forces qui nous gouvernent, des inclinations génétiques,

des luttes entre l’acquis et l’inné…encore des antagonismes…

 

C’est ce qui rend chaque être unique. Aussi l’enfant que j’étais, est un peu le fils dont je suis le père, et mon père l’homme que je vais être...?

Conjointement à un travail de sculpture sensuel et plutôt figuratif, je ne m’empêche pas d’explorer une dimension moins narrative avec mes compositions autour des négatifs sur plaque verre,

qui recèlent une poésie, là aussi très puissante.

Ce Temps comme mise à distance de ces actualités familiales dont certaines ont plus d’un siècle, nous montrent que peu de nos préoccupations ont changé, que des souvenirs passés au tamis, ne demeurent que l’essentiel…

 

Créer c'est (ré)générer!

 

Je désire moins avoir une signature ou un style, qui à mon sens amènent immanquablement beaucoup de répétition,  une forme de monomanie lassante pour tout le monde.

Ce qui me stimule c’est la dynamique de la recherche et voir des gens très différents recevoir ou ressentir « quelque chose » face à certaines pièces.

 

Susciter admiration, répulsion, provoquer discussions, réactions…

 

Je veux être un passeur.

 

 

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